Chaque poutre du toit

CHAQUE POUTRE DU TOIT

Chaque poutre du toit était comme un vousseau.

Les ombres de la nuit baignait la tête ronde.

Tout était juste alors et le maître du monde

Etait un jeune enfant sous un maigre cerceau.

 

Et ce sang qui devait un jour sur le calvaire

Tomber comme une ardente et tragique rosée

N'était dans cette heureuse et paisible misère

Qu'un filet transparent sous la lèvre rosée.

 

Sous le regard de l'âne et le regard du boeuf

Cet enfant reposait dans la pure lumière.

Et dans le jour doré de la vieille chaumière

S'éclairait son regard incroyablement neuf.

 

Et ces laborieux et ces deux gros fidèles

Possédaient cet enfant que nous n'avons pas eu.

Et ces industrieux et ces deux aridelles

Gardaient ce fils de Dieu que nous avons vendus.

 

Et les pauvres moutons eussent donné leur laine

Avant que nous n'eussions donné notre tunique.

Et ces deux gros pandours donnaient vraiment leur peine.

Et nous qu'avons nous mis au pied du fils unique?

 

Ainsi l'enfant dormait sous ce double museau,

Comme un prince du sang gardé par des nourrices.

Et ses amusements et ses jeunes caprices

Reposaient dans le cruex de pauvre berceau.

 

L'âne ne savait pas par quel chemin de palmes

Un jour il porterait jusqu'en Jérusalem

Dans la foule à genou et dans les matins calmes

L'enfant alors éclos aux murs de Bethléem.

 

Charles Peguy

(1873-1914)

 

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